Lacan dit tenir cette énigme d'un "hôte ingénieux d’un soir" qui "l'apporta à notre réflexion".
Selon le philosophe slovène Slavoi Zizek
"cette énigme, dans sa forme originelle, remonte au libertinage français du XVIIIe".
Il donne alors sa version de cette source présumée, qu'il commente à son tour.
Slavoi Zizek
Mes blagues, ma philosphie
Trois Blancs et deux Noirs
Il faudrait relire le texte de Lacan sur le temps logique,
où il donne une interprétation brillante de l'énigme logique des trois prisonniers.
Ce qu'on sait moins, c'est que cette énigme, dans sa forme originelle,
remonte au libertinage français du XVIIIe, mélange de sexe et de froide logique (qui culmine avec Sade).
La suite en spoiler, à la fois pour ne pas spoiler la solution,
mais aussi pour avertir du caractère un peu cru de cette version (éloignerz les enfants !).
Dans cette version sexualisée, le gouverneur d'une prison de femmes a décidé de gracier une des trois détenues ;
un test d'intelligence désignera la lauréate.
Les trois femmes seront placées en triangle autour d'une grande table ronde,
nues en dessous de la taille et penchées sur la table pour permettre une pénétration a tergo.
Chacune sera alors prise par derrière par un Noir ou par un Blanc,
de sorte qu'elle verra simplement les hommes qui pénètrent les deux autres femmes ;
elle saura simplement que le gouverneur emploie cinq hommes pour cette expérience, trois Blancs et deux Noirs.
Étant donné ces contraintes, la gagnante sera la première à pouvoir déterminer
la couleur de l'homme qui la prend, à le repousser et à quitter la pièce.
Il y a ici trois cas possibles, de complexité croissante :
• Dans le premier cas, il y a deux Noirs et un Blanc qui baisent les femmes.
Puisque celle que prend le Blanc sait qu'il n'y a que deux Noirs parmi les étalons, elle peut aussitôt se lever et partir.
• Dans le deuxième cas, il y a un Noir et deux Blancs.
Les deux femmes pénétrées par des Blancs voient donc un Blanc et un Noir.
La femme que baise un Noir voit deux Blancs mais, puisqu'il y en a trois en tout, elle ne peut pas non plus partir.
Le seul moyen d'en sortir est que l'une des deux femmes que baise un Blanc tienne le raisonne-ment suivant :
« Je vois un Blanc et un Noir, donc l'homme qui me prend est soit blanc, soit noir.
Pourtant, si mon étalon était noir, la femme qui se fait pénétrer par un Blanc, devant moi, verrait deux Noirs
et en conclurait aussitôt que son étalon est blanc ; elle se serait levée et serait aussitôt partie.
Mais comme elle ne l'a pas fait, c'est que mon étalon est blanc. »
• Dans le troisième cas, chacune des trois femmes est prise par un Blanc, si bien que chacune voit deux Blancs.
Chacune peut donc raisonner de la même façon que la gagnante du deuxième cas :
« Je vois deux Blancs, donc l'homme qui me baise peut être blanc ou noir.
Mais si mon étalon était noir, l'une des deux autres pourrait se dire (comme le fait la gagnante du deuxième cas) :
"Je vois un Noir et un Blanc. Donc si mon étalon était noir, la femme que baise un Blanc verrait deux Noirs,
en conclurait aussitôt que son étalon est blanc et partirait.
Mais elle ne l'a pas fait. Donc mon étalon doit être blanc".
Puisque ni l'une ni l'autre ne s'est levée, c'est que mon étalon n'est pas noir, mais blanc lui aussi. »
C'est ici que le temps logique entre en jeu.
Si les trois femmes étaient d'intelligence égale et se levaient en même temps,
chacune se trouverait dans une incertitude radicale quant à la couleur de l'homme qui les baise.
Pourquoi ? Chacune ne pourrait savoir si les deux autres se sont levées
parce qu'elles ont eu le même raisonnement qu'elle, puisqu'elle est pénétrée par un Blanc ;
ou si chacune a raisonné comme la gagnante du deuxième cas, parce qu'elle est prise par un Noir.
La lauréate est celle qui saura la première interpréter correctement cette indécision
et en conclure que toutes trois sont baisées par un Blanc.
Le lot de consolation pour les deux autres femmes est qu'elles auront au moins été honorées jusqu'au bout,
détail qui prend tout son sens lorsqu'on remarque la surdétermination politique de ce choix d'hommes :
vers le milieu du XVIIIe siècle, parmi les dames de la haute société française,
les Noirs étaient socialement inacceptables comme partenaires sexuels,
mais très recherchés comme amants secrets à cause de leur prétendue force supérieure et de leur pénis prétendument énorme.
Par conséquent, être pénétrée par un Blanc est synonyme de rapport sexuel socialement acceptable mais finalement insatisfaisant,
tandis qu'être pénétrée par un Noir signifie un rapport sexuel socialement inadmissible mais bien plus satisfaisant.
Le choix est pourtant plus complexe qu'il n'y parait puisque, dans l'activité sexuelle,
nous sommes toujours observés par un regard fantasmé.
Le message de cette énigme logique devient donc plus ambigu :
les trois femmes s'observent les unes les autres pendant un rapport sexuel,
et ce qu'elles doivent décider n'est pas simplement « Qui me prend, un Noir ou un Blanc ? »,
mais plutôt « Que suis-je au regard de l'Autre alors qu'on me prend ? »,
comme si mon identité même était établie par ce regard.
Cela dit, le fait que Zizek ne donne pas ses sources laisse un doute sur l'authenticité de cette origine.
Zizek est une figure assez curieuse dans le monde de la philosophie.
Cette page est citée simplement pour l'anecdote,
et non pour faire la pub du livre de Zizek, qui n'est ni très drôle, ni très profond.