La "solution parfaite" selon l'article de Lacan :
LA SOLUTION PARFAITE
Après s’être considérés entre eux
un certain temps,
les trois sujets font ensemble
quelques pas qui les mènent de front à franchir la porte.
Séparément, chacun fournit alors une réponse semblable qui s’exprime ainsi :
« Je suis un blanc, et voici comment je le sais.
Étant donné que mes compagnons étaient des blancs,
j’ai pensé que, si j’étais un noir, chacun d’eux eût pu en inférer ceci :
« Si j’étais un noir moi aussi,
l’autre, y devant reconnaître immédiatement qu’il est un blanc, serait sorti tout aussitôt,
donc je ne suis pas un noir. »
Et tous deux seraient sortis ensemble, convaincus d’être des blancs.
S’ils n’en faisaient rien, c’est que j’étais un blanc comme eux.
Sur quoi, j’ai pris la porte, pour faire connaître ma conclusion. »
C’est ainsi que tous trois sont sortis simultanément, forts des mêmes raisons de conclure.
Lacan souligne les points ("un certain temps", "quelques pas") qui font que le problème de logique pure
se transforme en un problème avec des complications pratiques,
qui compromettent en fait la solution idéale.
Et il en donne un premier commentaire :
VALEUR SOPHISTIQUE DE CETTE SOLUTION
Cette solution, qui se présente comme la plus parfaite que puisse comporter le problème,
peut-elle être, atteinte à l’expérience ?
Nous laissons à l’initiative de chacun le soin d’en décider.
Non certes que nous allions à conseiller d’en faire l’épreuve au naturel,
encore que le progrès antinomique de notre époque
semble depuis quelque temps en mettre les conditions à la portée d’un toujours plus grand nombre :
nous craignons, en effet, bien qu’il ne soit ici prévu que des gagnants, que le fait ne s’écarte trop de la théorie,
et par ailleurs nous ne sommes pas de ces récents philosophes pour qui la contrainte de quatre murs
n’est qu’une faveur de plus pour le fin du fin de la liberté humaine.
Mais, pratiquée dans les conditions innocentes de la fiction,
l’expérience ne décevra pas, nous nous en portons garant, ceux qui gardent quelque goût de s’étonner.
Peut-être s’avérera-t-elle pour le psychologue de quelque valeur scientifique,
du moins si nous faisons foi à ce qui nous a paru s’en dégager,
pour l’avoir essayée sur divers groupes convenablement choisis d'intellectuels qualifiés,
d’une toute spéciale méconnaissance, chez ces sujets, de la réalité d’autrui.
Pour nous, nous ne voulons nous attacher ici qu’à la valeur logique de la solution présentée.
Elle nous apparaît en effet comme un remarquable sophisme, au sens classique du mot,
c’est-à-dire comme un exemple significatif pour résoudre les formes d’une fonction logique
au moment historique où leur problème se présente à l’examen d’une tradition philosophique.
Les images sinistres du récit s’y montreront certes toutes contingentes.
Mais, pour peu que notre sophisme n’apparaisse pas dans notre temps sans répondre à quelque actualité profonde,
ce n’est pas hasard, pensons-nous, qu’il en porte le signe en telles images,
et c’est pourquoi nous lui en conservons le support,
tel que l’hôte ingénieux d’un soir l’apporta à notre réflexion.
Nous appelons maintenant à notre aide l’attention de celui qui parfois se montre à tous sous l’habit du philosophe,
qu’il faut plus souvent chercher ambigu dans les propos de l’humoriste,
mais qu’on trouve toujours présent au plus secret de l’action du vrai politique :
le bon logicien odieux au monde.
Une analyse plus développée vient ensuite,
que l'on trouve ici par exemple :
On voit comment il tire ce problème du côté de la psychologie du rapport à autrui,
dans la lignée de "son" stade du miroir.
Cet article est repris (et modifié) dans les
Écrits de Lacan, p. 197-213.